Losing Face

Où un aspirant photographe étasunien, un œil tourné vers le dedans, l’autre vers le dehors, plonge dans le tumulte politique et le deuil collectif dans son pays d’origine, la Corée, et devient un valeur montante de la photographie de rue.

Tu te décris comme un Coréano-Américain ayant grandit en Virginie, penses-tu que cela te donne un regard ou un angle particulier sur la réalité et la culture coréenne?
Oui, je me suis suis toujours senti comme quelqu’un qui est à la foi dedans/dehors et ça provient de mon identité culturelle, ou de son manque peut-être. Étant d’une minorité métissée vivant aussi bien aux États-Unis qu’en Corée, ces deux pays m’ont donné chacun une idée, une vision de l’autre. Des similarités entre leur culture et leurs préjugés. Cela m’a conduit à une démarche introspective, toujours penser à ce que je vois et pourquoi je le vois de telle manière. Photographiquement parlant, je me considère comme une moitié d’œil, regardant autant vers moi même que vers le monde. Ce sentiment a renforcé mon sens de l’empathie et de l’ouverture je pense. Et je crois que l’empathie et la chose la plus importante à avoir avec soi quand on prend des photos. C’est même plus nécessaire que l’appareil photo. Sinon, ce dernier reste une machine : froid, aveugle et sans cœur. On contrôle son appareil photo avec son cœur ou il vous contrôle… Je pense que souvent les photographes oublient ça. Alors pour en revenir à ta question, j’essaie de rester ouverts aux choses que je fais, et parfois face à des choses que je ne comprends, avec cette foi que l’empathie me mènera à bon port. Voilà comment je rassemble mes pensées et organise mon réel.

En parlant de réalité, tu as documenté la Corée pendant deux moments particulièrement intenses, dramatiques et douloureux pour le pays : le naufrage du Sewol [qui a fait plus de 300 victimes, très majoritairement des lycéens en voyage scolaire] avec Taking to Heart et la destitution de la Présidente Park Geun-hye avec Losing Face, comment as-tu vécu ces moments?
Documenter les manifs contre l’ex-présidente a en fait été aisé. Je m’immergeais juste dans la foule en essayant de synchroniser à son énergie. C’est sûr, il y avait un sentiment de frustration dans l’air mais aussi un irrésistible esprit de changement, tel que si les gens le manifestaient plus souvent, le monde en serait sans aucun doute complétement différent. L’unité et la persévérance de cette foule m’ont vraiment scotchés, ça a commencé en octobre et duré jusqu’en mars. Vraiment, le plus dur pour moi a été la simple endurance!
Pour le sujet du Sewol…Ça a été une autre sorte d’endurance. Ce sujet a été bouleversant pour moi. Il continue d’ailleurs à l’être maintenant que je suis dans un processus de remaniement de la série qui inclut un compte rendu écrit des personnes que j’ai photographié. Encore un fois, l’empathie est nécessaire. Le fait d’avoir perdu mon père il y a peu m’a fait ressentir un plus grande ferveur pour accompagner cette communauté… Ça peut sembler naïf ou même stupide, mais je pense réellement que la compassion en action est ce qui peut faire de ce monde un monde meilleur. La tragédie du Sewol n’aurait jamais dû arriver. Peut-être qu’en partageant cette histoire, je peux d’une certaine manière prendre part à un dialogue qui pourra empêcher quelque chose de similaire. J’espère tout au moins avoir un peu aidé les familles en permettant à d’autres de voir les choses de leur point de vue.

Tu as dit avoir redécouvert en Corée la photographie que tu avais précédemment étudié aux États-Unis, en quel sens?
La première fois que j’ai débarqué en Corée, je venais juste de finir mon MFA [Master of Fine Arts] et j’étais plus dans une démarche artistique. J’admirais les artistes de Fluxus, Marcel Duchamp ou John Cage. J’aimais penser à des choses du genre : comment un public peut il contribuer au parcourt artistique d’une œuvre? Mais avant mon MFA, je faisais des prises de vue dans la rue, et j’avais passé un Bachelor of Arts en photographie. En arrivant en Corée, je me suis retrouvé dans un appartement minuscule et j’avais une grosse envie de mettre en chantier le nouveau travail créatif de ma nouvelle vie… Alors j’ai commencé à tout photographier pour accumuler du matériel qui pourrait m’inspirer dans de futurs travaux de studio. Mais j’ai rapidement été frappé par l’évidence que je photographiais pour moi même raconter une histoire, et que ce que je voulais transmettre n’était pas juste des idées mais des points de vue personnels. Et c’est ainsi qu’a commencé mon voyage photographique renouvelé.

Ta popularité s’est accrue très vite dans plusieurs sites dédiés à la photographie, tu as gagné le Magnum Photography Award et le Sony World Photography Award cette année, deux questions à propos de ce parcourt exemplaire de photographe émergeant : quel site t’as donné en premier une visibilité significative, et cela a-t-il un impact en terme de commandes ou autres opportunités de rentrée d’argent?
La première visibilité dont j’ai bénéficié comme photographe « sérieux » a été la publication de mon sujet Taking to Heart dans Burn Magazine. Je venais juste de finir le workshop Magnum Photo Bangkok avec David Alan Harvey [l’éditeur de Burn Magazine]. Il a été un professeur très encourageant durant le workshop et à sa fin, il m’a proposé de publier mon projet. Ça a été mon premier vrai grand pas en avant, et oui, depuis les choses se sont enchainées très vite. De là à convertir cette récente reconnaissance en revenus, franchement, j’essaie encore de comprendre comment! J’aimerais aller vers l’auto-publication, réaliser quelques fanzines en tirage limité avant de m’attaquer à un livre. Ces dernières années, je me suis concentré sur ma production photo personnelle, quelque chose sur lequel j’avais un contrôle total : je me suis donné des auto-commandes en quelque sorte, puis les ai laissées m’amener là ou elles le voulaient. Aujourd’hui de je suis ouvert pour me joindre à un collectif qui partage la même vision des choses que moi : les gens avant l’argent, tenter de faire du monde un meilleur endroit, etc

Une question à laquelle tu ne peux pas échapper en tant que jeune photographe émergeant : peux-tu donner à un photographe plus jeune que toi un conseil pour gagner en visibilité?
AhAh, c’est dur d’y répondre… J’en ai une simple quand même : produit autant que tu peux… Mais ça ne t’aidera pas à toucher l’autre si tu n’est pas passionné et honnête. Bien sûr, on veut tous que les gens voient le plus possible nos histoires, mais faire quelque chose dans le but de se rendre « visible » est une erreur. Ce genre de chose me semble juste grossier. Je déteste avoir l’impression de faire perdre son temps à autrui. Le temps est trop précieux, c’est un cadeau. Partage plutôt ce cadeau avec les autres et laisse cet acte faire écho.

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