Dr. Feng et Mr. Li

Côté pile, photographe officiel des cadres politiques et des réussites économiques de sa province du Sichuan, la vitrine. Côté face, collecteur de l’étrangeté du quotidien de sa ville de Chengdu, la création intime : ainsi photographie Feng Li, en se jouant des codes et des conclusions hâtives.

Avec White Night, ta série fleuve, tu photographies une humanité à la fois flamboyante et fragile, aux marges du quotidien, qui semble prête à basculer dans la fiction. Cherches-tu à constituer un répertoire des bizarreries humaines?
Non, il n y a pas vraiment cette volonté encyclopédique, je photographie des personnes au hasard de ma vie quotidienne, famille, collègues, et surtout inconnus, ce qui m’intéresse est plutôt l’essence de ces personnes et les questions qu’elles m’inspirent.

Tu as commencé White Night en 2005, elle est toujours en cours, dans la constitution de ce corpus, des travaux d’autres photographes ont-ils nourri ou influencé ta manière de photographier?
Mon style s’est forgé de façon totalement empirique, comme je photographie souvent des élus et officiels, j’ai adopté le portrait, comme le ciel de Chengdu est souvent gris et que la ville baigne souvent dans la brume, j’ai systématisé l’utilisation du flash.

Penses-tu au travers de la diversité des personnes que tu photographies esquisser un portrait révélateur de Chengdu [la capitale du Sichuan], ta ville?
Non, même si, vivant à Chengdu, beaucoup de mes photos y sont réalisées, ma photographie ne se base pas sur une topographie ou sur une population donnée, c’est la géographie humaine qui m’intéresse. C’est ce qui me permet je pense de photographier la vie à Paris avec la même spontanéité.

Justement, lors de ton séjour à Paris, tu as été très productif, ta démarche a-t-elle été la même, et le résultat te semble-t-il proche de ce que tu fais à Chengdu?
A Paris, j’ai ressenti une grande différence dans la diversité, les physionomies des gens, mais l’approche est la même et au fond ce que j’ai découvert à Paris, c’est la permanence de ma propre patte,qui s’est exercée et a persisté dans le décor parisien.

L’ambiance visuelle de White Night tient, pour moi en tout cas, d’une sorte de réalisme fantastique, et évoque la proximité de la fiction dans la banalité quotidienne. C’est une atmosphère que je peux retrouver dans les travaux de Xiaoxiao Xu sur les festivités du She Huo au moment du Nouvel An dans les villages du Shaanxi, ou plus proche de toi parce qu’en milieu urbain, la collision du trivial et de l’étrange que l’on trouve dans They de Zhang Xiao, qui donne une vision un peu irréelle de la Chine. Y a-t-il selon toi quelque chose d’essentiellement chinois dans cette vision de son environnement?
Je crois qu’effectivement il y des choses en commun dans le traitement du réel des photographes que tu évoques, je crois que ça tient à la vitesse avec laquelle change et se développe ce pays, qui induit un rapport au réel fait d’incertitude… Ça doit se ressentir visuellement, cette place flottante de l’homme dans son environnement, ce quelque chose prêt de dérailler. Mais je dois ajouter que personnellement, je ne me sens pas photographier la Chine, je me sens photographier l’humanité, et souvent dans ses faiblesses, avec ses moments de beauté fugaces chez les gens, mais aussi leurs failles et leur fragilité, et que ça, c’est universel.

+ Feng Li est sur Instagram, il est représenté en France par Thomas Sauvin et Léo de Boisgisson
+ White Night, le livre, est disponible aux éditions Jiazazhi
+ Visite guidée de Chengdu par Feng Li et Léo de Boisgisson

Remerciements à Léo de Boisgisson et à Thomas Sauvin, pour l’interprétariat, la mise en contact et les moments passés avec Feng Li.

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